Tenir ses rênes « à la française »

Les cavaliers l’ignorent généralement : en France, la façon habituelle de tenir les rênes de filet (ou bridon) et de bride est qualifiée de tenue « à l’allemande ». Dans ces conditions, les rênes de filet et de bride se croisent le long de l’encolure et sont réunies dans les mains du cavalier, les premières placées sous les secondes.

Ph KARL -dérives du dressage moderne

Dérives du dressage moderne – Ph KARL

Plusieurs auteurs se sont élevés contre cette façon jugée illogique de tenir les rênes. L’un des plus célèbres fut James Fillis (1834-1913), dans son ouvrage Principes de dressage et d’équitation (1890). L’un des plus contemporains est Philippe Karl, ancien écuyer du Cadre Noir, dans son ouvrage Dérives du dressage moderne (2006).

Qu’en est-il exactement ? La tenue des rênes « à la française » consiste de visu à tenir les rênes de filet plus haut que celles de bride. Les rênes, de nature différente, ne se croisent donc pas et restent parallèles le long de l’encolure dans le prolongement des mors auxquels elles correspondent. Dans la main, la rêne de bride entre par le dessous du petit doigt tandis que celle de filet entre par le dessus de l’index, pouce vers le ciel. Cette façon de faire est caractérisée par la distinction très nette qui en résulte pour les effets de rênes. Ces effets ont une cause : ils sont directement liés à la position des mors dans la bouche du cheval (le mors de filet est plus haut que le mors de bride).

Leurs rôles sont différents et même antagonistes. Comme tous les maîtres l’enseignent depuis des temps reculés, le mors de bride à un « effet abaisseur » tandis que le mors de filet à un « effet releveur ». Il est donc rationnel de séparer nettement les effets de rênes.

Pour résumer, le mors de bride permet d’obtenir la flexion de la nuque (cession de nuque en jouant sur les barres et la langue) tandis que le mors de filet permet d’obtenir la cession de mâchoire  (décontraction) et le relèvement de l’encolure par l’élévation de la tête (actions sur la langue ou sur la commissure des lèvres). Cet objectif de « mise en main », qui doit être guidé par la recherche toute classique de la légèreté, correspond à la conformation du cheval : au relèvement de l’encolure répond l’engagement des hanches sous la masse.

Si Fillis (ci-contre sur Markir) qualifiait la manière de tenir les rênes décrite ci-dessus de tenue des rênes « à la française », elle est également appelée  « carré Fillis » parce qu’il l’a modernisée et popularisée. Dans l’ancienne manière de tenir les rênes « à la française » en effet les deux rênes de bride étaient tenues dans la main gauche, plutôt basse, et les deux rênes de filet dans la main droite, positionnée plus haute.Cette appellation de « carré Fillis », consacrée par le grand écuyer parisien Armand Charpentier (1864-1949), est aussi très répandue dans les pays de l’Est (Allemagne, Roumanie, Russie) et du Nord (Finlande, Danemark). Les cavaliers de ces pays demeurent, c’est un fait, sous l’influence de Fillis qui fut écuyer en chef à l’Ecole centrale de cavalerie de Saint-Pétersbourg de 1898 à 1910. Sergeï Filatov, cavalier soviétique qui remporta la médaille d’or de dressage aux JO de 1960 avec son cheval Akhal-Téké Absinthe, tenait d’ailleurs ses rênes… « à la française » !

Fillis et Markir

Plus près de nous, Nuno Oliveira  a parfois tenu  ses rênes «  à la française », selon le « carré Fillis » pourrait-on dire. De nos jours, la championne de dressage finlandaise Kyra Kyrklund recommande de tenir les rênes « à la Fillis » (Dressage with Kyra, the Kyra Kyrklund training method, 2009). Quant à la championne du monde de dressage en titre, la britannique Charlotte Dujardin, elle donne aussi l’exemple de cette tenue de rênes. James Fillis, le plus français des écuyers anglais, en serait ravi !

Gabriel Cortès

By Gabriel Cortès

Cavalier, passionné par l’équitation et la culture équestre, j'ai servi plusieurs années comme officier au régiment de cavalerie de la garde républicaine. Je suis le co-auteur de l’ouvrage « Equitation en tandem » (éd. SPE Barthélémy, 2009) et auteur de divers articles sur l’équitation. De nombreux séjours à l’étranger m'ont donné l’occasion de découvrir les chevaux et les cavaliers dans d’autres cultures.

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